Embouteillage
Il me culbuta sans la moindre gêne. Je pouvais percevoir son regard ébloui par le soleil. De ce premier choc entre nous, je n'en garde que la brutalité de l'acte. Il en a cassé mon arrière train et abîmé mes lumières. Je devenais bancale, échauffée et bientôt fauchée…au constat de la situation, il décida avec témoins à l'appui, de me faire porter la charge de ce rentre-dedans ! Je me suis défendue en ripostant sur le sérieux de ma conduite mais rien n'y fit ! Nous avons signé ce constat en bas de page avec la gravité d'une atmosphère polluée puis chacun suivit son chemin. J'ai continué ma route et lui a bifurqué comme s'il changeait d'itinéraires, par peur de me croiser à nouveau. Quel ingrat ! Quel menteur ! Je jura depuis ce jour de ne plus enfourcher ma bicyclette dans les rues où échappement rime avec accident.
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« Arrêtes donc de t'amuser avec ton doudou !! C'est pas possible ! »…mais que dis-tu papa à ton enfant tranquillement installé dans le siège auto et dont la seule envie est de donner à manger au poisson rouge en rentrant à la maison ! Pourquoi tournes-tu la tête, sourcils froncés, pivotant ton enveloppe neuronale sur 45°, tout en utilisant ta main pour relever ta mèche devenue trop lourde en deux mois passés ? Ton geste manque de légèreté autant que ton phrasé. Ta position à l'arrêt te ferait-elle t'énerver ?
Aujourd'hui, je venais justement d'aborder avec une copine le sujet des parents et de leurs occupations. Sont-elles mono-infantiles ? l'enfant a t-il tendance à absorber une certaine dose d'énergie parentale ? Et de ma discussion avec cette célibattante, nous en tirions la conclusion que les activités étaient forcément chamboulées. L'important devait être de ne pas se laisser déborder. Alors que fais-tu homme de conduite civilisé ? Tes nerfs sont-ils si à vifs que tu risques de le faire pleurer ? Les vitres tremblaient, excédées par les plaintes saccadées de l'enfant. Une fine buée vint déposer quelques nuages à l'arrière de la volvo coupé et l'enfant tout d'un coup étonné, dessina de son doigt un beau perroquet...et ses pleurs se calmèrent. Mais toi…l'homme au volant…toujours énervé…pourquoi mettre ta ventilation et rajouter…
« A quoi ça rime ! ça va faire des marques ! voyons ! »…l'enfant se mit à nouveau à pleurer.
Et tu passas ton chemin…
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Il est beau gosse. Le genre méditerranéen, lunette de soleil, costume contrasté. Son parfum passerait presque par le conduit de ventilation, frottant mon rétroviseur contre le sien et l'odeur viendrait s'engouffrer dans mon antre ! J'ai le chauffage au maximum. Il passe. Son regard ou plutôt ses verres fumés, se tournent vers moi. Que faire ? regard ailleurs : trop hermétique. Baisser la vitre : trop direct. Regard + sourire : trop provocateur. Et le temps d'y penser, il est passé. Je le scrute dans mon rétroviseur, marqué par l'effleurement de sa… R5…autocollant arrière jauni, inscription 77 : TOUCH YOUR BODY.
Et une vague gigantesque est venue s'éclater sur mon visage, laissant à jamais la méditerranée dans son silence !
Alors, j'attendais depuis un quart d'heure d'avancer sur le pont de beaulieu. J'avais finalement troqué ma bicyclette pour ma Clio. Un ralentissement aussi important me semblait impensable.
Une brouette au milieu d'un chemin, heurtée par un tracteur charroyant un bétail de cinquante têtes, qui percute une voiture prenant une déviation, suivie par une dizaine d'autres, avait plus de chance de créer autant d'arrêts !
Et chaque quart d'heure, nous avancions d'un demi millième de centimètres cubes goudronnés.
Et dans l'autre sens, je voyais chaque automobiliste me raconter leur vie.
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Sa micra grise métallisée la classait dans la catégorie « chic ». Son écharpe enroulait autour du cou lui conférait un air hautain. L'arrogance de son regard bouclait l'allure guindée et froide de la jeune femme. Et en croisant son profil, elle se tourna brusquement vers le mien. Mon préjugé avait frappé à sa vitre. Elle décida alors de m'en toucher deux mots. De sa boîte à gant elle sortit tout un ensemble de bibelots. C'était le paradis des échantillons. En plastique, carrés ou rectangulaires. A cela s'ajoutait une liste incroyable de coupons de réductions. Elle colla ces preuves sur sa fenêtre gauche me montrant avec satisfaction son sourire narquois et ses dents à échantillon email diamant. J'avais peu envie d'y prêter attention, vexée par l'assurance de cette lady. Et dans ma clio, abîmée à l'arrière, j'ouvre la fenêtre, prends un billet de dix euros dans mon sac à main et le jette spontanément à l'extérieur. Qu'avais-je fait ?…moi…à qui les valeurs les plus respectueuses avaient été inculquées !! Mon audace n'était-elle pas pire que l'image guindée dont elle avait fait preuve ? Je venais de sabrer quinze ans d'éducation parentale sur la valeur de l'argent…tout ça pour une bourgeoise qui m'avait simplement vexé ! Ma fierté en avait pris un coup et mon porte monnaie aussi.
Dans ma clio, j'ai tout le confort. Autoradio, chauffage, vitres électriques…mais pas de passagers en option pour discuter pendant ce long temps d'attente. C'est sûr je vais être en retard à ma réunion. Les dates sont prévues tellement à l'avance et je vais trouver le moyen de rater le début ! Aujourd'hui, je devais me douter que cette journée se terminerait comme elle a commencé. J'arrive à mon bureau et mon responsable me donne un dossier urgent. Pas de répit. Après je trouve un mot m'indiquant la possible annulation du déjeuner avec une collègue. Pas de répit. Bref, un dérapage incontrôlé tout au long de ce mercredi. Et ce soir, un accident avec ma bicyclette ! Et là, en y pensant, j'ouvre ma boîte à gant pour regarder à nouveau le constat. Je trouve un morceau de papier à l'intérieur du document remis par « la brute ». Je n'arrive pas à tout déchiffrer mais… « votre rencontre…interpellé…j'aimerai me faire pardonner…0649284739.. ». Il est complètement givré. Je me vois bien pactiser avec mon bourreau. En même temps, c'est vrai qu'il avait un certain charme mais quel culot !
…ça avance…
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Elle parle toute seule…en fait, elle a un énorme coquillage sur l'oreille ! Je m'imagine la discussion vu les mouvements de sa bouche et ses gestes partant dans tous les sens !
« Fais ton possible mais viens me voir à l'appartement. Je suis complètement déprimée. Tu m'as dit que tu rentrais ce week-end et j't'ai pas vu. Alors fais un effort ce soir ! Et tu diras à ta femme que tes clients t'ont retenu à manger…allez… »
Evidemment, elle avait pas prévu de le voir dans la minute du haut de sa tenue pour sortir une poubelle à 6h le matin ou le chien dans une cour privée. Ses cheveux partaient en bataille et de son blouson débordait une chemise dont les couleurs auraient fait fuir plus d'un homme. Mais sans tous ces détails, elle avait l'air plutôt jolie. Quel est le plus attrayant pour un homme marié ? une femme dont l'allure ressemble à Madonna ou une lolita sauvage inaccessible et naturelle ? Est-ce la femme l'objet le plus attrayant ou l'interdit de la situation ?
Elle raccroche, baisse le rétroviseur intérieur et met son doigt dans une narine. Sa féminité s'évanouit quant il n'est pas là ? L'amante ne joue-t-elle ce rôle hormonal que pour « attirer le mâle ». Et s'il passait en voiture et la voyait dans une intimité ou un quotidien qu'ils ne partagent justement pas, le charme en serait-il brisé ?
Difficile de lui donner un âge mais elle paraît moins de trente. Et lui ? vieux, en crise, jeune et rebelle ? Son immatriculation est parisienne. L'apanage des grandes villes se résument-ils au dépassement de soi…ou plutôt au dépassement des limites. Cette femme, malgré son style décontracté, se classe dans la catégorie citadine. Bien qu'en campagne, elle n'ait pas eu de réseau pour téléphoner, elle aurait sûrement eu par contre un amant ! Dans un village, tout se télescope un jour…les rumeurs…les yeux des voisins... Alors qu'en pleine ville, en plein embouteillage, dans une voiture, à part observer ses gesticulations avec son coquillage, c'est l'anonymat total pour cette pêcheuse.
Mais je lui ai donné mon numéro quand j'ai signé le constat ! Sur quel phénomène je suis tombée encore. Il me fait penser au psychopathe rencontré pendant mes études. Un caméléon relationnel incrusté dans notre groupe pendant plusieurs mois et un jour, il disparaît. Je l'ai au téléphone quelques mois plus tard et il m'avoue avoir une passion pour moi, être en pleine déprime. Il me raconte que ça lui arrive quelquefois mais ça va passer. Il me décrit les moindres objets de mon appartement, surtout dans ma salle de bain, imaginant mes goûts et ma personnalité. Et là, je prends peur quand il me décrit dans les moindres détails. « Et ta larme de Pierrot sur ta joue »…je panique et ne lui ai plus jamais donné de nouvelles. Alors « la brute » a intérêt d'être psychologiquement équilibré s'il tente de m'appeler. Au même moment, je reçois un sms « on a commencé. En retard ? ».
Et ces voitures qui n'avancent pas…je réponds mais le temps de faire « envoyer », j'avais des klaxons à l'arrière qui, avec une politesse métropolitaine, me conviaient à passer la seconde !
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Ils pourraient avoir une soixantaine d'années mais leurs mouvements, comme un passage de film au ralenti, trahissent un peu plus. La femme, carte routière sur les genoux, indique une direction. Le mari semble un peu paniqué. Ils ont leurs feux allumés. Quel genre de musique ils s'écoutent ? autoroute FM peut-être. Ils sont du nord. L'homme prend la carte de sa femme en même qu'il regarde sa montre. Leur petite fille a accouché et ils ont rendez vous à la maternité. Leur coffre est plein de cadeaux. Sauf que la clinique est dans le sens inverse. J'ai envie de baisser ma vitre pour leur indiquer le chemin mais ils vont prendre peur !! La carte se plie et se déplie comme si elle se tordait pour montrer le sigle qu'ils n'aperçoivent pas. Et ça klaxonne pour les faire avancer. Ils paniquent. La bretelle du périphérique les emmènera loin du nouveau né. Non ! il ne faut pas que je les laisse faire ça. Leur vitre se baisse. J'arbore mon plus sérieux sourire. Oui ! « Deuxième à gauche sur le rond point derrière vous et à droite au feu, c'est indiqué » Et leurs visages se décrispent. Ils sont sereins. Je suis contente.
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Camion….trios hommes…regards collés contre les vitres….radar hormonal détecteur…prise de vitesse enclenchée. Ils montent à toute allure dans les tours ; Leurs orbites sous prise d'air. L'un deux fait marcher l'allume cigare. L'autre enlève le frein à main. Ils passent, obliquent leurs têtes, collent leurs fronts à la fenêtre du camion. Le troisième donne un coup de coude à son voisin. Il se marre tout en écrasant sa cigarette dans le cendrier. Sur le trottoir, une femme, tête baissée. Le vent vient s'infiltrer dans sa jupe fluide. Et les voix graves des trois hommes s'expriment en canon. L'un pétarade un « Houuuuu » alors qu'un autre lance un « joli !! » allongé…et le dernier « Et Hoooo »…Et la jeune femme accélère son pas.
J'imagine ma possible histoire d'amour avec « la brute ». Il est peut-être romantique derrière son aspect nonchalant. Est-ce qu'un carambolage peut être le début d'une love story…tout ne passe t-il pas d'abord par un choc…quel scénario voudrais-je avoir pour nous deux ? Il m'appelle et je fais ma sauvage. Il me rappelle et je le prends en otage. On se voit, on apprend à se connaître. Le courant passe et c'est le début du grand Amour.
Non ! trop classique ! Je me vois toujours sur mes gardes avec lui au début. Je teste. Je cherche sa faille. Je décortique, avance puis recule…et je m'aperçois qu'il me plait de plus en plus après chacun de nos rendez-vous. Il sait ce qu'il veut. Il maîtrise et j'aime ça. Et « la brute » devient ma brute. Il me secoue intérieurement. Je suis de moins en moins méfiante. Je découvre sa sincérité, son altruisme. Et si c'était l'homme de ma vie. Et si…mais il n'est plus temps de faire des hypothèses…en apprenant à le connaître, il m'avoue être marié. Je connais sa femme. Elle est d'une gentillesse rare. Je me bats avec ma brute. On s'aime. C'est le combat. Que faire ? Je suis dans l'impasse. Mon cœur est pris dans un filet. Je me débats avec ma brute. Il a mal au cœur et je prends des coups dans le mien. Et si nous étions âme sœur mais que la vie nous aurait fait nous rencontrer trop tard ?….est-ce possible de dire tant qu'on est en vie : « c'est trop tard » ? Je n'ai pas la réponse. Je laisse ma brute s'adoucir avec moi et nous partageons notre amour, étriqué. Et il est sûr que le temps nous donnera à chacun notre réponse. Un carambolage, une rencontre et la vie dévie.
Et je continue à rouler dans ma clio, le bouchon se libère. Je n'ai plus à imaginer la vie des autres, ni la mienne, je n'ai qu'à suivre ma route….maintenant !

Commentaires
alinecouz le 28/07/2007 à 10:15:33t'as vraiment le sens de l'écriture...
Si les embouteillages de Lyon te donne envie, n'hésite pas à venir passer nous dire bonjour quand tu veux !
Bisous
Emi le 28/06/2007 à 11:54:04
Suis je la seule a te lire ma poulette?
Je n'ai pas encore vu de commentaires. En tout cas c'est avec plaisir que je viens de partager ton univers... Reviens vite au Caire, comme disent les Egyptiens: " Egypt missed you ya Habibi!". En tout cas, j'aime ta facon de percevoir la vie, continue, c'est extra!! : )
Emi